Qui est là ?

 

Chapitre 1

  • Allo ?

Le silence. Sans doute une erreur. Son regard revient se fixer sur la télévision et sur la Tour Eiffel. A côté du journaliste, des chinois mitraillent. Ils sont partout. Elle soupire. Ca fait seulement deux mois qu’elle est à Hong Kong mais elle a l’impression d’une éternité. Ras le bol de cette ville titanesque, de ces rues saturées par la circulation, de cette agitation perpétuelle. Impossible d’avoir un moment de calme. Elle sursaute.

  • Quoi ? Je n’ai pas compris.

Mais la personne raccroche. Elle se trompe sûrement. Elle n’a pas bien entendu. Il y avait des grésillements sur la ligne et les sons étaient comme atténués. Mais quelque chose lui dit qu’elle a raison. Dans le frigo, elle attrape la bouteille d’eau. Une longue gorgée mais elle n’arrive pas à se débarrasser de cette idée. Elle doit en avoir le cœur net. Elle compose le numéro presque fébrilement. Dans quelques secondes, elle sera rassurée. La voix joyeuse de sa sœur la taquinera sur son tempérament toujours inquiet. Trop mère poule la frangine. Il est temps de lâcher son rôle de grande sœur et de vivre pleinement sa vie avec son amoureux. Elle a hâte d’être tata et de la faire tourner en bourrique en gavant ses neveux de cochonneries. Au bout de trois minutes, elle s’impatiente et finit par renoncer. En comptant le décalage horaire, en France, c’est le matin. Pas la peine de s’inquiéter, sa sœur est partie travailler. La sueur coule dans son dos. Il fait trop chaud dans l’appartement. Mais même en ouvrant la fenêtre, Emilie ne sent pas la moindre petite brise. L’air est trop pollué. Rien à voir avec l’air frais du Ballon d’Alsace. Son malaise augmente. Il lui avait promis de l’aventure. «  Tu vas voir ma chérie, cette ville est fantastique, avec son pic Victoria, tu vas te croire encore chez toi. Tu vas t’y faire de nouveaux amis et si ça ne va pas, tu pourras compter sur moi ». Résultat des courses, elle se retrouve la plupart du temps coincée entre quatre murs à attendre gentiment qu’il rentre, que tout soit réglé, et qu’elle intègre la boîte d’import-export dans laquelle il bosse. Tous les jours, elle le harcèle et obtient la même réponse :  «  Encore un peu de patience, il y a un dernier point à régler ». « Profite de ton temps libre pour visiter »

Elle a essayé. Mais elle ne parle pas un mot de mandarin et toute seule, elle a trouvé que la promenade manquait d’intérêt. La sueur continue de couler dans son dos. Elle a l’impression d’étouffer. Ce n’est pas la première fois depuis qu’elle est en Chine mais cette fois la sensation est encore plus prononcée. Les murs se rapprochent, l’enserrent. Une cage minuscule. Comme un lapin, on l’a mise dans un clapier. Avec de longues inspirations, elle tente de se calmer mais son cœur bat très vite, trop vite. Et si elle avait un malaise, qui viendrait à son secours ? Elle ne connaît personne dans l’immeuble. Des visages anonymes croisés dans les escaliers. Trop pressés pour échanger quelques mots ou tout simplement se saluer.

Chapitre 2

Il court, accélère le rythme, il y est presque, mais les portes du bus se referment déjà. Un gamin, le visage protégé par une casquette, se plaque contre la vitre et le regarde reprendre son souffle, une main sur les côtes. Il va falloir poireauter jusqu’au suivant. Ce n’est décidément pas sa journée. Elle a mal commencé avec cet enfoiré qui lui cherche des noises. Toujours sur son dos à vérifier ses résultats. Vous n’êtes pas assez rapide… pas assez productif… il faut augmenter la cadence.  Et ses collègues qui le regardent en chien de faïence. Pas le moindre petit soutien. Dans son dos, ils le surnomment « Laowai », autrement dit « l’étranger ». Qui prendrait des risques ? Chen Chow est un des plus hauts cadres, on ne plaisante pas avec lui. Au moindre signe d’alliance,  ils se le mettront directement à dos. Ils veulent conserver leur place et recevoir leur nonos à la fin du mois.  Il n’a pas le droit de commettre la moindre petite erreur alors il contrôle, vérifie, examine chaque ligne d’un document avant de le remettre à la secrétaire.  Il ne lui donnera aucune raison pour le virer et il va lui montrer qu’il est aussi compétitif que les autres. Voire meilleur. Aussitôt que cette résolution lui traverse l’esprit, il se maudit de sa lâcheté. Il devrait réagir, protester au lieu de se laisser malmener de cette manière. Trouver une autre place, bien mieux payée, qui lui donnerait enfin la possibilité de montrer ce qu’il vaut vraiment. Mais il ne le fera pas. C’est compliqué de trouver du travail. Alors il va s’accrocher. Les jours à venir risquent d’être encore plus durs mais il tiendra bon. Tout va finir par s’arranger et d’ici quelques semaines, il sortira de cette période difficile. Il a de l’ambition et il veut aller loin. Remonté à bloc, il allume une cigarette et tire une longue bouffée.

Il patiente. Le bus met plus de vingt minutes avant d’arriver. Pendant ce temps, la pluie commence à tomber à flots sur la ville. Les passants s’agglutinent sous l’abri. Pas de place pour lui. Lorsqu’il y grimpe enfin, il se retrouve coincé au milieu de l’allée, les vêtements trempés, le moral redescendu en flèche.

Chapitre 3

Elle sursaute. La porte d’entrée vient de claquer. Il est déjà là. Un dernier vêtement vite plié et elle sort de la chambre pour le rejoindre. Elle ne sait pas encore comment elle va le lui annoncer. D’abord l’observer pour voir dans quelle humeur il se trouve. Autant mettre toutes les chances de son côté. Depuis quelques jours, elle le trouve particulièrement à cran. Quand elle lui en demande la raison, il se dérobe. Il est assis sur le canapé un verre à la main.  Un remontant sitôt arrivé à la maison, ce n’est pas très bon signe.

- Tu as passé une sale journée ?

- Disons qu’on ne peut pas parler d’éclate totale.

Elle se penche pour l’embrasser, l’odeur lui confirme qu’il s’agit de whisky.

- T’es trempé ! Va te changer sinon tu vas attraper la mort.

- T’as raison, je reviens.

- Pendant ce temps, je te prépare un petit truc à manger.

Elle n’est pas certaine qu’il ait bien entendu la fin de sa phrase car il a déjà disparu dans la chambre. Elle a tout juste le temps de placer une casserole remplie d’eau sur le feu qu’il revient avec sa valise à la main.

- C’est quoi ça ? Tu peux me dire ce que ça foutait sur le lit avec tes vêtements dedans ?

Aïe ! Elle a complètement oublié de la mettre de côté. Ce n’est pas du tout comme ça qu’elle a envisagé d’aborder le sujet. D’abord lui expliquer calmement les choses, le convaincre que c’est nécessaire voire vital pour elle de rentrer, pour vérifier que tout va bien pour sa sœur, et ensuite, elle le rejoindra de nouveau. Mais voilà, sa valise est restée sur le lit. Ses sourcils froncés lui indiquent clairement qu’il attend une bonne explication de sa part et que le terrain est déjà miné.

- Il y a un souci avec ma sœur.

- Ah merde, grave ?

- Non non, ne t’inquiète pas. En fait, je ne sais pas vraiment.

- Attends Emilie, je ne comprends rien, tu me dis que ta sœur ne va pas bien, après que finalement il n’y a aucun souci, mais je trouve ta valise. Je voudrais bien que tu sois plus claire.

- Je me rends bien compte que je suis confuse, je reprends tout. Aujourd’hui j’ai reçu un coup de fil et je pense qu’Anne a besoin de moi.

- Elle t’a appelé pour te dire ça « Emilie, j’ai besoin de toi ! » mais sans te donner la raison ?

- Non elle n’a pas appelé, enfin, je ne sais pas. Je suis pas sûre, je n’entendais pas bien mais …

- Mais quoi ? Tu m’arrêtes si je me trompe : ta sœur ne t’a pas appelée ?

- Si…peut-être

- Elle t’a appelée ou pas ? Elle t’a dit « Emilie c’est moi Anne » ?

- Non je n’entendais pas bien mais je suis certaine que c’est elle. Je le sens.

- Tu le sens ? Mais qu’est ce que ça veut dire ? !

- J’ai entendu, elle appelait au secours.

- Mais elle t’a pas dit pourquoi ?

- Non, ça a raccroché tout de suite après.

- Et t’as pas essayé de la joindre ?

- Si, mais ça ne donne rien.

- Emilie, je ne pige rien à tout ce cirque. Mais je voudrais tout de même te poser encore une question : qu’est ce que cette valise faisait posée sur notre lit ?

- Je te l’ai dit, je voudrais la rejoindre.

- Tu veux dire que tu veux aller la voir en France !

- Oui.

- Tu ne préfères pas l’appeler d’abord, histoire de te rassurer ? Tu veux te précipiter là-bas ?

Son ironie la fait grimacer. Au fil du dialogue, elle a clairement perçu qu’il s’énervait de plus en plus. Difficile de le convaincre avec des arguments pertinents, tout ce qu’elle a à lui donner, c’est une intuition.

-C’est ma petite sœur.

- Tu vas partir avec quel argent ?

Surprise, elle relève la tête.

-Parce que si tu crois que je vais payer pour une connerie pareille, tu te goures !

-Tu n’as pas le droit de me l’interdire, je pars si je veux.

- Tu n’as pas compris, tu te casses si tu veux, mais pas avec mon fric.

- Mais c’est aussi le mien.

Ça dérape, elle le perçoit. Au lieu de calmer les choses, elle s’énerve à son tour mais ce qu’il vient de lui dire la hérisse au plus profond d’elle. Elle se sent déjà bien assez dépendante de lui depuis qu’elle est ici. Ce n’est pas la peine de le lui rappeler aussi brutalement.

-Si tu as peur pour ton fric, ne t’inquiète pas, je te rembourserai après.

Chapitre 4

L’enfant est âgé de huit ans. Plutôt frêle, son entourage dit de lui qu’il est très éveillé. Mais voilà, il s’ennuie. Adeptes de la politique restrictive de l’enfant unique qui sévit dans le reste de la Chine, ses parents n’ont pas eu d’autres enfants. Et de toute façon, ils travaillent tard et ne rentrent souvent que lorsqu’il est déjà couché et bien endormi. Il n’est pas seul, la baby-sitter veille sur lui. Grassement rémunérée, elle est assez consciencieuse, sauf lorsqu’elle est plongée dans sa série préférée à la télévision. Là, le monde pourrait s’écrouler qu’elle ne l’entendrait pas. Il a testé. Alors il cherche de nouveaux jeux. Il s’est lassé des consoles, des parties sur l’ordinateur, de la télévision. En fouillant dans le bureau de son père, il a trouvé une manière de s’amuser. Il attend car c’est bientôt l’heure. Assis en haut des marches, il tend l’oreille. Ca y est, le générique débute, il sera tranquille durant quarante cinq minutes. Il se lève et se dirige vers la pièce du fond. Le répertoire est rangé dans le tiroir du haut. Il attrape le téléphone et compose le numéro. Au bout du fil, une voix féminine répond. Il attend patiemment puis murmure quelques mots. Il écoute la réaction de la femme, comme souvent, elle interroge puis s’impatiente et finit par raccrocher. Parfois, certaines se sont même énervées. Ça l’amuse de les entendre et de deviner à quoi elles peuvent ressembler. Il ne dit pas grand-chose, par peur qu’on le reconnaisse. Pourtant, il ne les connaît pas. Cette fois, il ne passera que deux coups de fil avant que la baby-sitter ne lui dise de venir la rejoindre. Il range soigneusement le répertoire de son père dans le tiroir. Sur la couverture figure en lettres dorées son nom, Chen Chow.

Chapitre 5

Il regarde le corps étendu à ses pieds. Il se baisse, lui touche doucement le visage. Rien ne se passe. Emilie est tombée et depuis, elle ne bouge plus. C’est seulement à ce moment là qu’il a réalisé qu’il tenait à la main la casserole d’eau bouillante. La dispute a continué, a envenimé, les mots ont été remplacés par des insultes, des cris. Il a voulu la faire taire. Il a attrapé le premier objet à sa portée et l’a frappée. Très fort. Trop fort.


FIN

 

 

 

 

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Commentaires (4)

1. romuald 21/06/2016

j'aime votre manière d'écrire, c'est simple, bien écrit

2. lilou 14/06/2016

bravo à vous, le style est agréable et rapide, le genre d'histoire que j'aime bien

3. guillemin 10/06/2016

Oui bonne histoire. Chute étonnante, mais il en faut une. Sur la forme au point de vue lecture des chapitres compacts ne facilitent pas la lecture. Cà manque de blancs. Bien sur je chipote. Tout est bon.

4. Mélanie 09/06/2016

elle est très sympathique et en plus elle contient une belle chute à laquelle on ne s'attend pas du tout

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